Jérôme Houyvet : Vol au-dessus du Parc Normandie-Maine

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Le Parc naturel régional Normandie-Maine fête cette année ses 40 ans. Un livre superbe permet aujourd’hui de prendre la mesure de ce territoire de 2 500 km2 qui s’étend sur deux régions et trois départements.
Son auteur, Jérôme Houyvet, retrace avec nous cette longue campagne de prises de vues menée pendant plus de deux années.

 

- Manche - Normandie - FRANCE -

Jérôme Houyvet en vol – © Jérôme Houyvet

 

Jérôme Houyvet, on vous connaît comme photographe du littoral avec plusieurs beaux livres à votre actif. Pourquoi êtes-vous venu vous perdre aux confins de la Normandie, aussi loin de la mer et des rivages de la Manche ?
Même si le sujet est différent, c’est un travail qui vient dans la continuité des livres précédents de photographies aériennes. Pascale Jenvrin, chargée de mission Monts et Marches, avait repéré mon travail en se disant que j’aimerais peut-être poser mon regard sur le territoire du Parc.

Vous habitez à Barfleur et la distance ne vous a pas freiné. Pourquoi avez-vous accepté ?
Je ne connaissais pas du tout la région. Avant de répondre, j’ai commencé par me documenter. J’ai vu rapidement qu’il y avait un beau potentiel, mais je dois avouer que lorsque je suis venu pour la première fois à la Maison du Parc, à Carrouges, j’ai eu l’impression de me perdre dans une immense campagne. En roulant, je venais de traverser une région vallonnée et très boisée. J’ai vu qu’il serait difficile de décoller avec mon paramoteur. À ce moment, oui j’ai eu un doute. Et pourtant j’ai accepté. Quand je travaille, même pour une commande, il me faut une motivation, il faut que cela m’intéresse. Avant ce livre, il y avait peu de publications sur le Parc, et pas du tout en photo aérienne. C’était donc un beau challenge.

 

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Le manoir de Cléray-Belfonds – © Jérôme Houyvet

 

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Saint-Céneri-le-Gérei – © Jérôme Houyvet

 

Vous avez modifié votre façon de travailler pour aborder ce nouveau terrain ?
Oui, photographier le littoral, c’est assez simple. On ne peut pas se perdre, il suffit de suivre le trait de côte. Pour voler au-dessus du Parc, il m’a fallu plus de rigueur, des heures à scruter Google Earth pour repérer les zones d’intérêt. J’ai aussi travaillé avec le service de cartographie du Parc pour qu’il me donne des repères et un maximum d’informations sur les caractéristiques du paysage, la situation des vergers en grande densité à l’ouest du Parc, les reliefs avec le Mont des Avaloirs qui représente le point culminant de l’Ouest de la France, et les sites historiques emblématiques. Là-dessus, j’ai ajouté mon œil pour l’esthétique, car on ne dressait pas un inventaire mais on cherchait plutôt à surprendre les habitants du Parc avec une approche sensible du territoire. La photo de couverture, par exemple, ne fait pas référence à un site identifiable mais plutôt à une atmosphère.

Comment avez-vous organisé votre plan de vol ?
La surface à couvrir représente plus de 2 500 km2. C’est énorme pour un paramoteur qui est limité à une autonomie de 2 h 30. Sur une carte de 2 m de large, j’ai délimité 8 grandes zones de vol. Je suis allé les photographier l’une après l’autre, selon la météo et la lumière que je voulais trouver. Mais il y a tout de même un chemin : c’est le relief, cette épine dorsale qui traverse le Parc, et bien sûr les massifs forestiers. C’est pour cela que le livre propose un cheminement partant du sud du Parc vers l’est, puis ensuite vers l’ouest et le Mont-Saint-Michel. Cette dernière vue prise au-dessus de Mortain, c’est la fin de mon livre et c’est aussi ce que voyaient les pèlerins en approchant de leur but.
Pendant les vols, je ne savais pas encore comment le livre allait s’articuler. C’est au moment de la maquette, avec le travail de l’éditeur, Arnaud Digard, que la structure s’est concrétisée.

 

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Le belvédère du Mont des Avaloirs – © Jérôme Houyvet

 

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La Roche-Mabille – © Jérôme Houyvet

 

Ce travail a duré plus de deux ans et demi. C’est suffisamment long pour perdre le fil ou sa motivation…
J’ai travaillé sur des périodes de 3 ou 4 jours consécutifs. Je plantais ma tente pour être prêt avant le lever du jour et préparer le matériel pour le vol du matin. En milieu de journée, je faisais du repérage complémentaire. Et le soir, un nouveau vol… À ce train, les journées sont très longues et après deux ou trois jours de prises de vues, on commence à ressentir la fatigue. De toute façon, c’est souvent la météo qui abrège une séquence. Même si c’est assez fragmenté, ce travail reste constamment à l’esprit car on a un timing à respecter, celui de la livraison du livre.

À quelles difficultés avez-vous été confronté ?
Il y a des matins où je n’ai pas pu voler à cause du vent trop fort ou du brouillard persistant. Parfois je n’ai fait qu’un vol sur trois jours parce qu’il faisait beau mais avec un voile atmosphérique qui rendait le ciel laiteux. Pas terrible ! À Domfront, à l’automne, j’ai attendu toute la journée dans mon camion. Il faisait 5 °C dehors. Puis en fin de journée une petite éclaircie s’est dessinée. J’ai hésité pensant que ça n’allait pas durer. J’ai quand même décollé et pendant le vol, soudain, le ciel s’est ouvert. C’est là que j’ai eu cette photo de la cité médiévale avec une lumière incroyable. C’était le dernier vol. Tous mes efforts on été récompensés d’un coup. Il fallait être en l’air à ce moment précis.

 

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La forêt d’Ecouves – © Jérôme Houyvet

 

Comment maintient-on sa vigilance pour le vol quand on est absorbé par le cadrage ?
J’ai une règle à laquelle je ne déroge jamais : s’il y a un doute sur les conditions, il n’y a pas de doute. Je n’y vais pas. Le paramoteur, c’est une voilure souple. Si tu es dans le vent au-dessus des reliefs, comme dans les Alpes Mancelles, ça roule. Si tu es en rupture, ça descend, et en paramoteur, tu n’as pas 40 000 chances.
Et puis, il ne faut pas céder à la tentation d’aller voir plus bas, d’aller toujours plus près. Aucune image ne vaut le risque d’un accident fatal. Au-dessus des forêts, c’est toujours tentant de faire du rase-motte à quelques mètres des arbres, mais il faut rester concentré car la loi en ULM, c’est voir et être vu. Contrairement aux apparences, on n’est jamais seul en vol. C’est comme dans le désert. S’il y a un seul palmier, c’est là qu’il y a un risque d’accident. J’ai croisé en l’air de très gros oiseaux métalliques, comme cet Hercule à 100 m du sol, du côté de Lassay-les-Châteaux. L’effet sillage est très dangereux pour nous. Domfront, aussi, peut vous donner des sueurs froides, c’est un couloir aéronautique de vol à basse altitude. Quand il est activé, les avions de chasse n’ont plus à s’occuper des problèmes d’interception. Ils volent bas sans voir les autres engins, la tête dans le guidon en ne regardant que les instruments de vol. Il vaut mieux ne pas se retrouver dans un RTBA (ndlr : réseau à très basse altitude), sinon vous risquez de croiser “des fers à souder” !

Que retenez-vous de ce territoire que vous avez survolé de long en large ?
L’impression d’un Parc composé de visages très différents. On retrouve les caractéristiques du Massif armoricain et celles du Bassin parisien… C’est aussi une nature organisée, pas réellement sauvage parce qu’on distingue bien l’entretien des massifs forestiers, mais c’est une nature très présente, loin du bruit… Et puis, il ne faut pas oublier qu’on survole une région de frontière. Valentin Biret, qui a écrit les textes, s’est attaché à raconter l’histoire des lieux avec simplicité. Ce projet va au-delà d’un simple livre d’images.

 

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Le haras du Bois Roussel – © Jérôme Houyvet

 

 

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 Domfront – © Jérôme Houyvet

 

Pour autant, s’il ne vous restait qu’une image en mémoire ?
Peut-être celle de l’ouverture du livre. Un vol avec un ami, pilote lui aussi, qui m’accompagnait ce jour-là, entre deux couches de nuages. Tu te sens tout petit et tu goûtes ta chance d’être là, de vivre ça… Parfois tu t’arrêtes de photographier pour profiter du moment, de l’ampleur du paysage… Une image ? C’est trop difficile ! J’adore ces brumes du petit matin transpercées par la lumière rasante. Les moments d’excitation quand on découvre des cervidés dans une trouée de la forêt, et puis ces petits villages préservés de l’urbanisme. C’est simple, c’est beau, tu te dis c’est ça la France…

 

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Pratique
Vol au-dessus du Parc Normandie-Maine,
Jérôme Houyvet
Ouvrage relié de 176 pages > 29,90 e.
Big Red 1 éditions.
www.lumieresmarines.com
www.bigred1editions.com
Informations pratiques