Caen avant Guillaume

 

Avant que le Conquérant ne la choisisse pour y fonder la capitale du duché normand, Caen n’est qu’un petit bourg qui laisse à connaître peu d’indices de son histoire. Une “discrétion” qui l’a peut-être sauvée des Vikings…

Texte : Jean-Marie Levesque, directeur du Musée de Normandie – Photos : Stéphane Maurice

 

Squelette

 

Près de la salle des gardes de la mairie de Caen, sans doute les fondations d’un petit temple rural (fanum).
Un squelette vieux de 3 000 ans (âge du bronze final) a été découvert sur place.

 

 

Au commencement de son histoire, rien n’est acquis pour la place-forte de Guillaume le Conquérant. A la différence des cités gallo-romaines de Rouen et de Bayeux, Caen n’a pas d’histoire ancienne en tant que ville organisant autour d’elle un territoire et un réseau d’activités. Une cité médiévale, au sens strict, est une agglomération dotée d’une certaine autonomie et pourvue d’une cathédrale. C’est la présence de l’évêque qui donne préséance à une ville depuis la fin de l’Antiquité, et en Normandie, le réseau des évêchés, Bayeux ou Lisieux, Coutances, Avranches, ou Sées reste placé sous l’autorité de l’archevêque de Rouen, qui est d’ailleurs, de Richard Ier à Guillaume le Conquérant, le frère ou l’oncle du duc régnant (entre 990 et 1055). Autant de “cités épiscopales” parmi lesquelles seule Rouen arrive vraiment au niveau des grandes villes, véritablement rivale, et longtemps plus importante que Paris.

 

Caen échappe aux Vikings

Devenus les fidèles du roi de France par la grâce du baptême et du traité de Saint-Clair-sur-Epte, les chefs scandinaves qui se sont installés dans la future Normandie sous le contrôle, progressif, de Rollon, n’ont pas modifié cette organisation. Ils ont su parfaitement s’y adapter en se mêlant à l’aristocratie franque. Dans une période où la richesse dépend des grands domaines ruraux, ils ont su s’appuyer aussi sur les villes portuaires. Ils connaissent le monde des comptoirs commerciaux, des ports et des marchés. Ils maitrisent le langage des affaires – à l’occasion à grands coups d’épée. Mais ils savent aussi que ruiner le territoire dans lequel on veut s’installer n’est jamais un bon investissement. Les invasions n’ont donc pas fait table rase comme on le lit encore trop souvent et ce qui a été détruit est finalement relevé. Cela est bien attesté à York, par exemple, la grande ville viking du nord de l’Angleterre, mais aussi à Rouen, position idéale sur le fleuve pour le commerce à travers la Manche, mais pas à Caen… pas encore.

Il faut se résoudre à ne rien savoir des origines normandes de Caen au IXe et au Xe siècle. Le secteur de la basse vallée de l’Orne et de la Dives sont identifiés comme des zones de colonisation scandinave assez dense sur la base de données toponymiques et de quelques rares épisodes extraits des chroniques anciennes. Ils mettent en scène des chefs de bande hostiles au pouvoir carolingien, voire aux ducs de Rouen eux-mêmes. Mais ces fragments sont bien difficiles à interpréter. Quant aux noms de lieux, ils sont impossibles à distinguer des éléments francs et saxons qui ont précédé les Scandinaves en Normandie. Quelques expéditions destructrices bien répertoriées – Bayeux a été pillée au moins deux fois en 857 et 890 – peuvent laisser penser que les Vikings ne sont pas passés loin mais ce n’est pas assez pour croire que les résistances rencontrées à plusieurs reprises dans cette région par les ducs de Normandie viendraient de bases vikings irrédentistes : que la Basse-Normandie soit depuis toujours plus authentiquement normande est un mythe séduisant !

 

De l’âge du bronze au Romains

Pas de Vikings à Caen donc : pas encore de ville ni de monastère à piller… mais le terrain n’est pas vide pour autant. La Plaine de Caen est depuis longtemps un terroir riche et bien peuplé. Les récentes découvertes d’habitats importants datés du néolithique à l’âge du fer, à Mondeville, Ifs, Fleury … l’attestent abondamment. La basse vallée de l’Orne n’est pas un désert. Loin de là. Le site de Caen lui-même a livré des traces archéologiques de haute époque et c’est même un mystère pour les archéologues qu’un site aussi typique que le plateau calcaire sur lequel sont aujourd’hui accrochées les murailles du château n’ait pas connu pour la protohistoire ces habitats fortifiés en éperon barré si fréquents dans la proche région. Le territoire de la ville n’a livré que quelques découvertes isolées de la préhistoire à l’âge du fer mais la présence d’installations significatives devient plus assurée pour la période romaine. Un village gallo-romain (vicus) est bien délimité sur la rive gauche du Grand Odon, sur l’emplacement actuel de l’abbaye aux Hommes, bien raccordé aux cours d’eau, et muni, peut-être, d’un petit temple rural (fanum) dont on pense avoir identifié les fondations conservées aujourd’hui dans l’enclos abbatial, près de la Salle des Gardes. Le conseil municipal se réunit dans ce lieu où les élus ne manquent pas de saluer chaque mois la plus vieille caennaise : un squelette vieux de 3 000 ans (âge du bronze final) découvert sur place.

 

Cinq paroisses initiales

D’autres indices d’occupation pré-urbaine n’apparaissent que beaucoup plus tard, au VIIe siècle. Saint-Martin est ainsi certainement une des plus anciennes paroisses de la ville future, la seule en tous cas pour laquelle l’archéologie a identifié un lieu de culte antérieur au XIe siècle : un cimetière mérovingien (VIIe siècle) précède ici l’église romane remaniée au XVe siècle et détruite à la Révolution. La tradition remontant à la Gallica Historia de Robert Ceneau, évêque d’Avranches (1557) attribue à saint Regnobert, évêque de Bayeux (mort en 627), la fondation de quatre paroisses : Saint-Sauveur (du Marché), Notre-Dame (de Froiderue), Saint-Jean et Saint-Pierre. Elle reste douteuse tant elle suppose, par la proximité des fondations, une densité de population qu’aucun élément archéologique ne vient confirmer. Il faudrait d’ailleurs y ajouter Vaucelles où des sarcophages découverts rue Eugénie indiquent bien ici un peuplement du haut Moyen Âge. Cette tradition historiographique a le mérite de souligner la prééminence de Bayeux dont l’évêque et le vicomte possèdent des biens et des droits sur le territoire de Caen. L’histoire renversera cette préséance.

  

cathedrale

Avant la fondation des abbayes par Guillaume,
Caen est supplantée par Bayeux qui, dotée d’une cathédrale,
est déjà une véritable cité médiévale. 

 

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